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Je connaissais vaguement le Dr K. On s’était rencontré professionnellement pour parler de nos projets médicaux respectifs.
Il travaille dans une autre ONG qui s’intéresse en particulier à la Tuberculose et à la Lèpre, maladies non exceptionnelles en Angola. Je ne savais même pas d’où venait le Dr K.
L’autre soir, on avait le temps, je lui demande…
Et je suis restée assise là...à n’en plus finir d’écouter. A n’en plus finir de me rendre compte que je n’avais pas idée du monde qui m’entoure…
Dr K. est Angolais, né au Congo ou quelque chose comme ça : les 2 pays sont un peu mélangé dans son identité tout autant qu’ils ont un passé quelque peu similaire en matière de combats…pour fuir l’horreur les uns se sont trouvés réfugiés chez les autres et vis versa. Il me raconte qu’il travaillait à l’hôpital de Luena il y a quelques années, pendant la guerre : « On n’était que 2 docteurs. Il y avait beaucoup de travail, le jour, la nuit…beaucoup d’amputations. Les gens sautaient sur des mines sans arrêt. On ne pouvait pas sortir de Luena, tout était miné…Une fois je discutais avec quelqu’un, il était 18h quand on a entendu un avion, il s’est précipité à l’aéroport pour savoir pourquoi un avion arrivait à cette heure là. En arrivant il a eu besoin de faire pipi, il s’est éloigné de 2 pas…2 pas seulement…il était juste là (Dr K. éclate de rire)…et il a sauté sur une mine. On l’a amené à l’hôpital. C’était la panique dans la salle : il hurlait et se battait pour attraper une arme. Il voulait se tuer. Il a fallut intervenir vite pour l’amputer… (Silence)…
Une autre fois c’était un garçon avec ses parents, ils allaient au champ : le papa, la maman et leur enfant et là en marchant (Dr K. éclate de rire) boom ! il a marché sur une mine ! Il était, en plus de sa jambe, blessé à la tête, il saignait beaucoup (Silence) Il va bien. A chaque fois que je vais dans ce village sa mère vient me dire bonjour…
On amputais régulièrement à ce moment là, tellement de gens marchaient sur des mines…il y avait au moins 2 cas (vivant) par semaine qui venaient » Dr Kela continue et je m’aperçois qu’à chaque fois que c’est le moment de pleurer dans l’histoire il éclate de rire. Il rit très fort puis il redevient sérieux et reprends là où il en était. Je l’interroge sur sa famille. Il a des enfants : « J’en ai déjà 2 qui sont en Europe, la première avait 4 ans quand j’ai réussi à l’envoyer en Belgique. Je suis content qu’elle soit là-bas. Elle est allée dans une bonne école, elle a une bonne éducation, elle a 18ans maintenant »."Vous ne l’avez pas revu depuis ??!" " Non, l’autre fois je lui ai fait parvenir une lettre par un ami elle lui a répondu : Quel Père ? Je ne l’ai jamais vu ! (Silence)… J’ai aussi une petite fille que j’ai adoptée : après l’accouchement la mère est partie et l’a laissé là. C’était la guerre. Je l’ai gardée. Je l’aime beaucoup (silence)…je l’aime beaucoup… (silence)…Ma femme pense que je l’aime plus que mes propres enfants. (Il éclate de rire) Mes enfants vont bien, ils reçoivent une bonne éducation. S’ils veulent revenir ils reviendront, s’ils veulent rester là-bas ils resteront là-bas, ils sont libres, ils ont une bonne éducation, ici ce n’est pas possible… »
Alors que je rentre chez moi bien plus tard, je ne peux m’empêcher de repenser au Dr K. De son rire tonitruant au mauvais moment de l’histoire. De son travail passé à l’hôpital sans être payé « j’allais chez les sœurs pour avoir à manger ». De sa vision du monde, du colonialisme. De sa vision de la famille et de l’amour qui fait passer l’éducation avant tout. De son désir d’épargner à ses enfants les cicatrices de la guerre, de la plaie béante et douloureuse de la pauvreté. Son être encore plein de tellement de choses qu’il éclate de rire quand c’est le moment de pleurer… Est-ce seulement une différence de culture ? Je me le demande… Et dire que j’habite dans ce même Luena, à deux pas de ce même hôpital et que je croise ces amputés qui ont eu la chance de survivre à l’explosion, à l’infection et au désespoir... Alors je suis restée là, à n’en plus finir d’écouter, à n’en plus finir de me rendre compte que vraiment je n’avais pas idée du monde qui m’entoure…
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